Les appellations successives d

Les appellations successives de l'Algérie

Étude de toponymie


On sait que le mot Algérie, qui sert à désigner le pays de ce nom, est une appellation géographique qui par décision du Ministre de la Guerre en date du 14 octobre 1839 a remplacé l'expression peu précise de "Possessions Françaises dans le Nord de l'Afrique p, qui elle-même avait été substituée après la conquête d'Alger à "Régence ou Royaume d'Alger", appellation n'ayant plus sa raison d'être après la disparition du gouvernement du dey.
Cependant le mot Algérie se trouvait déjà dans l'oeuvre de Fontenelle (Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686) de même que le mot algérien (Eloges des académiciens, 1708), où M. Maurice Da Costa les a découverts récemment (voir Afrique, février-mars 1954). Si Fontenelle, ou un autre avant lui, a forgé le mot Algérie suivant un système de dérivation familier à la langue française, en prenant comme base Alger, il fallait le retentissement de la conquête pour le lancer dans la circulation des idées et lui donner une audience universelle.
Avant que ce terme ait pris place dans la nomenclature géographique d'une manière exclusive et définitive, le pays qu'il désigne a, dans le passé, porté des appellations diverses dont l'étude n'est pas sans présenter un intérêt géographique, historique et linguistique évident.
L'Algérie fait partie d'une contrée appelée de nos jours Afrique du Nord et qui, dans le passé, en a porté beaucoup. Dans les Siècles obscurs du Maghreb, E.F. Gautier dit que l'Afrique du Nord est un pays sans nom. C'est une boutade. Il serait plus exact de dire qu'elle en a eu trop, d'où une confusion qui déroute parfois l'historien ou le géographe.
L'instabilité politique du pays et l'humeur turbulente de ses habitants, au cours des siècles passés, ne lui ont permis que tardivement d'en fixer quelques-uns qui ont aujourd'hui une assez large audience. Citons notamment Afrique du Nord (par opposition sans doute à Afrique du Sud) qui a été adopté par tous les géographes français et quelques historiens et Berbérie adopté par les historiens et les ethnographes. La Berbérie est, évidemment, le pays des Berbères, ethnique désignant les habitants indigènes; nous verrons plus loin l'origine de ce mot.
Parmi les autres noms qui ont servi à désigner l'Afrique du Nord et qui n'ont plus cours, le plus anciennement connu est certainement Libye ou Libya, employé par les auteurs grecs (Homère, Hésiode, Hérodote et les géographes jusqu'à Strabon) pour désigner l'Afrique du Nord et même le continent ou «tierce partie du monde» distinct de l'Europe et de l'Asie.
La Libye était à l'origine le pays des Lebous, peuplades qui habitaient les côtes africaines entre l'Egypte et Cyrène, que fréquentaient les premiers navigateurs grecs. Les Lebous sont également cités dans la Genèse sous le nom de Loubim, qui est un pluriel, et par les textes égyptiens. D'après Carette (Origine et migrations des principales tribus de l'Algérie, p. 260-261) et Tissot (Géographie de la Province Romaine d'Afrique, I, p. 388), les Lebous qui donnèrent ainsi leur nom au continent africain sont les Louata, la grande tribu berbère originaire de Tripolitaine et de Cyrénaïque citée par Procope et Corripus (VIme siècle de notre ère), puis par Ibn Khaldoun (XIVe siècle) dans son Histoire des Berbères I, p. 171 et passim, qui nous dit que les Loua formaient deux grandes familles ethniques: les Nefzaoua et les Louata, lesquels se partageaient en grand nombre de branches. Ces tribus après avoir joué un grand rôle au cours des siècles obscurs du Maghreb, sont rentrées dans l'ombre avec l'avènement des Turcs, mais le nom des Louata en tant que fictions subsiste encore en Tripolitaine, en Tunisie et en Algérie.
Cependant le nom de Libye après s'être appliqué au continent, se restreignait à l'Afrique du Nord, puis ne désignait plus, à l'arrivée des Arabes, qu'une partie de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine; il avait été supplanté par le vocable Africa. Voici dans quelles conditions.
Au cours des guerres puniques, les Romains eurent l'occasion de constater que le territoire de Carthage s'appelait d'un terme, soit indigène soit punique, qu'ils transcrivirent Africa et qui est parvenu jusqu'à nous sous cette forme sans aucune altération. D'après Gsell ce vocable désignait l'habitat des Afri, tribu berbère distincte des Numides qui occupaient les royaumes de Massinissa et autres chefs indigènes. D'autres historiens donnent une origine sémitique à ce vocable. Ce qui est certain c'est que le territoire de Carthage, qui s'étendait entre la Méditerranée et une diagonale partant de Tabarca pour aboutir à Sfax, fut annexé à Rome sous le nom d'Africa; ceci démontre que le nom d'Africa qui lui fut donné officiellement correspondait à une réalité géographique dans l'esprit des Romains. Notons que Polybe, historien lucide des guerres puniques, emploie uniquement le vocable Africa pour désigner l'Afrique du Nord.
Par un phénomène d'extension onomastique dont on a d'autres exemples, ce nom qui répondait, à l'origine, à un territoire modeste par ses dimensions, supplanta celui de Libye inventé par les Grecs et s'appliqua assez vite au continent tout entier, probablement peu de temps après la chute de Carthage. Dans le Bellum jugurthicum, Salluste nous dit que «dans la division du globe terrestre, la plupart des auteurs regardent l'Afrique comme troisième partie du monde, quelques-uns n'en comptent que deux, l'Asie et l'Europe, et comprennent l'Afrique dans cette dernière». Pour P. Mela, qui écrivit vers 40 après J.-C., l'Africa est bien un continent comme l'Europe et l'Asie auxquelles il la compare, mais il désigne aussi sous ce nom la province romaine d'Afrique.
Bien avant cette emprise géographique du vocable, les Romains distinguaient, très probablement à la suite des Carthaginois, outre l'Africa, la Numidie qui lui était limitrophe à l'Ouest et la Maurétanie qui faisait suite à la Numidie, l'une étant habitée par les Numides et l'autre par les Maures. Justin, abréviateur de Trogue-Pompée, nous dit (XIX, 2, 4) que Carthage eut à combattre sous les Magonides, au Vme siècle avant J.-C., des Maures et des Numides, deux peuples différents dont on ne nous précise pas l'habitat. Mais leur localisation dans l'espace est plus évidente dans Polybe, qui nous dit que Cirta était la capitale de la Numidie et les Maurétaniens un peuple habitant les côtes atlantiques.
Après la destruction de Carthage, Scipion fit creuser un fossé frontière appelé fossa regia parce qu'il était contigu aux royaumes indigènes, et dont le tracé affectait une ligne brisée, en diagonale, partant de la Tusca (Oued El-Kébir près de Tabarca) et aboutissant à Thenae (près de Sfax). Au delà de ce fossé jusqu'au Muluchat flumen (Moulouia) s'étendait la Numidie où régnaient les descendants de Massinissa, avec Cirta pour capitale. La Maurétanie, pays sous la domination du roi Bocchus, était comprise entre le Muluchat et l'Atlantique.
Quant à la région méridionale en bordure du Sahara, c'était le domaine des Gétules nomades et pillards, dont Saluste a été le premier à nous informer.
Ainsi environ un siècle et demi avant notre ère, la personnalité géographique des territoires comprenant l'Algérie actuelle était déjà distincte sous les noms de Numidie, de Maurétanie et de Gétulie. Mais les frontières de ces trois contrées étaient fort imprécises, sauf à l'Est où le fossé de Scipion, comme nous l'avons vu, délimitait le domaine de Rome.
A partir de Jules César, Rome va modifier et préciser les limites de l'Africa, de la Numidie et de la Maurétanie sans changer les appellations en cause qui survivent aux guerres entreprises par les Romains pour consolider leur conquête.
Après sa victoire de Thapsus (46 avant J.-C.) sur les Pompéiens et Juba I, leur allié, Jules César, réorganisa et agrandit les possessions romaines d'Afrique. Le royaume de Juba qui englobait la Numidie au delà du fossé de Scipion fut supprimé et constitua l'Africa Nova, tandis que l'ancienne province en deçà du fossé prit le nom d'Africa Vetus Sittius, aventurier au service de César, recevait pour prix de ses services les quatre colonies cirtéennes de Cirta, Rusicade, Chullu et Milev qui formèrent une enclave territoriale dotée d'une sorte d'autonomie interne.
Bocchus le Jeune qui régnait sur la Maurétanie put étendre ses Etats, probablement jusqu'à l'Ampsaga (Oued El-Kebir).
Vingt ans plus tard, l'Africa Nova était réunie à l'Africa Vetus pour former la Proconsulaire (Provincia Proconsularis), qui eut pour limite, autant qu'on puisse la suivre exactement sur le terrain, une ligne partant de la mer au Nord-Ouest d'Hippo Regi us et contournant à l'Ouest les villes de Calama, Thubursicum Numidarum, Thagura, Thagaste, Madauros et Theveste qui se trouvaient en Proconsulaire, de même que les villes de la région syrtique.
La Numidie disparut en tant qu'entité politique et forma une marche militaire commandée par un légat de l'empereur ayant sous ses ordres la IIIme Légion Auguste en garnison à Lambèse. Cette province était limitée à l'Orient par la Proconsulaire suivant le tracé sus-visé, tandis que sa frontière occidentale contiguë à la Maurétanie partait de l'embouchure de l'Ampsaga, longeait ce flumen, contournait Cuicul à l'Ouest et Sitifis à l'Est, passait par Zaraï et continuait vers les confins sahariens.
Auguste attribua toute la Maurétanie à Juba I, qui établit sa capitale à Iol-Césarée (Cherchell); mais en 42, après l'assassinat de Ptolémée, fils de Juba, la Maurétanie fut annexée à Rome. Cette vaste contrée forma deux provinces nouvelles séparées par la Moulouia: la Maurétanie Césarienne ayant Iol-Césarée pour capitale et la Maurétanie Tingitane avec Tingis pour capitale. Ces deux provinces furent gouvernées par des procurateurs de rang équestre dépendant de l'empereur.
Sous le Bas-Empire, à la suite d'une réorganisation administrative décidée par Dioclétien, la Maurétanie Césarienne fut divisée en deux provinces: la Maurétanie Césarienne proprement dite ayant toujours Iol-Césarée pour capitale et la Maurétanie Sitifienne, à l'Ouest, ayant pour chef-lieu Sitifis (Sétif). Ces deux provinces furent rattachées au diocèse qui dépendait de la préfecture d'Italie, tandis que la Maurétanie Tingitane (Maroc) fut rattachée au diocèse d'Espagne.
Jusque là, dans les derniers temps de la domination romaine, les provinces d'Afrique eurent comme limite méridionale, en bordure du Sahara, une ligne fortifiée allant des confins du Maroc, appelée limes. Le limes ou Fossatum Africue était destiné à protéger les zones de colonisation des Hauts-Plateaux et du Tell contre les incursions des pillards.
Cette ligne de défense établie en profondeur était constituée par trois éléments essentiels que les explorations aériennes du colonel Baradez ont mis en évidence: un fossé à peu près continu épousant les particularités du terrain, flanqué d'ouvrages militaires variés allant de la tour de guet jusqu'au camp retranché, et un réseau routier d'ordre stratégique et économique. Ce complexe vivant comprenait aussi une zone de mise en valeur agricole dont les vestiges: points d'eau aménagés, cultures en terrasses, etc., apparaissent nettement sur les photographies aériennes et font contraste avec l'aspect désolé de ces mêmes régions depuis l'invasion arabe.
Le limes africain avait donc un triple but: protéger les campagnes et les cités septentrionales contre les déprédations des nomades et montagnards rebelles; sédentariser les éléments ethniques de bonne volonté et faire vivre les défenseurs du limes sur leurs propres fonds.
En s'établissant à Carthage, en 439 de notre ère, après une longue randonnée à travers la Maurétanie et la Numidie soulevées sous leurs pas, les Vandales ébranlèrent les fondements de la puissance romaine déjà minée par les révoltes indigènes et les excès du donatisme. A la suite d'un traité avec Théodose II et confirmé par Valentinien III, Genséric, roi des Vandales, prit possession de la Proconsulaire et de la Numidie, à l'exclusion des Maurétanies.
Mais la domination romaine sur les Maurétanies ne fut plus que nominale et les tribus indigènes reprirent leur vie indépendante. Le limes plia partout sous la pression des tribus chamelières qui étaient devenues puissantes.
En 534, l'empereur Justinien, après la conquête de l'Afrique vandale, procéda à sa réorganisation. Le diocèse d'Afrique eut pour chef-lieu Carthage,. siège du gouvernement civil et militaire, et comprit trois provinces consulaires: la Numidie (Est du Constantinois), la Maurétanie Première ou Sitifienne, la Maurétanie seconde ou Césarienne (Algérie Centrale) et la Sardaigne.
En réalité, ces divisions administratives étaient théoriques et une grande partie de l'Afrique échappait à l'autorité de Byzance comme le prouve le tracé du limes byzantin. Celui-ci suivait l'ancien tracé romain au Sud de la Byzocène et de la Numidie, puis il contournait la lisière méridionale de l'Aurès et de Tolga, atteignait le chott El-Hodna d'où il bifurquait vers le Nord en direction de Bougie. Ainsi fut abandonnée, sous la pression des tribus montagnardes et des tribus chamelières, la plus grande partie des Maurétanies, où seulement quelques points de la côte maritime ont gardé trace de l'occupation byzantine.

Avec l'arrivée des Arabes en Afrique du Nord et leur établissement définitif vers 700 de notre ère, les notions des provinces géographiques et administratives que les Romains avaient implantées disparaissent assez rapidement, à l'exception d'Ifrîqiya, transcription arabe du nom d'Africa, que les nouveaux conquérants conservèrent pour désigner le territoire dépendant de Kairouan. Officiellement celui-ci portait le nom de Amallat al-Qaïrouan et correspondait à peu près à la Tunisie et au Constantinois réunis.
Les noms de Numidia et de Mauretania que l'on voit apparaître sur les cartes anciennes ne sont plus que des traditions érudites et sont inconnues des nouveaux maîtres, qui sont en général des nomades complètement étrangers aux notions de territorialité politique. Pour eux, le critérium est le domaine mouvant des terres de parcours de la tribu.
L'Afrique du Nord est d'une manière générale désignée par les Arabes sous le vocable vague et imprécis d'El-Maghrib «le pays qui est situé à l'Occident» de Damas ou de Bagdad, siège du califat. De Kairouan, les émirs qui gouvernent au nom du calife lancent leurs raids conquérants ou punitifs à travers le Maghrib dont ils distinguent les régions suivant leur éloignement de la nouvelle capitale.
On connaît ainsi le Maghrib el-Aousit «Occident central" correspondant à peu près à l'Algérie actuelle, moins le Constantinois, et le Maghrib el-Aqça correspondant au Maroc. La partie méridionale désertique du Maghrib reçoit le nom adéquat de Sahara. On distinguera par la suite le Sahel ou zone du littoral maritime et le Tell, zone cultivable par rapport au Sahara, zone stérile.
En pénétrant en Ifriqiya les Arabes y rencontrèrent, d'après les historiens de la conquête, des habitants qu'ils désignent suivant leur origine ethnique: des Roum, c'est-à-dire des Romains (Byzantins), des Afariq ou Africains latinisés, et des Berbères, c'est-à-dire des tribus indigènes non romanisées que les Byzantins à la suite des Romains appelaient Barbari "Barbares". Ce vocable devint sous la plume des auteurs arabes qui n'en comprenaient pas le sens, Berbri, pluriel Beraber. Il a reçu depuis audience universelle et a fait naître récemment Berbérie dont nous avons parlé plus haut.
On sait que les Arabes ne surent pas organiser politiquement leur conquête dont l'unité factice, sous l'égide de l'émir de Kairouan, s'effrita bientôt sous la poussée des tribus entraînées par des chefs religieux hérétiques et dissidents.
Mais les royaumes qui surgissent dans le Maghreb central, du IX au XIII ème siècle sont des Etats éphémères aux limites imprécises et mouvantes royaumes de Sidjilmassa, de Tiaret, des Kotama, d'El-Achir, d'El-Qalaa, de Bougie, de Tlemcen ont un hinterland provisoire et revisable selon la puissance militaire ou l'influence mystique du personnage qui en est le chef. Par ailleurs, le territoire de la tribu, son terrain de parcours plus ou moins défini, c'est l'entité géographique qui prédomine un peu partout et quand la tribu quitte en grande majorité son territoire, comme ce fut le cas des Kotama au Xme siècle, le nom sombre dans l'oubli le plus profond. Seuls sont une réalité à peu près permanente, les noms des villes qui persistent dans le même site.
Retenons dans l'enchevêtrement confus des ethniques et des noms de lieux, une appellation géographique qui aura une fortune singulière. Elle apparaît pour la première fois chez un auteur arabe du IX- siècle, Ibn Hawqal qui visita la cité qui en était l'objet vers la fin dudit siècle. C'est El-Djezaïr, plus exactement Djezaïr Beni Mezghanna "les îles de la tribu des Mezghanna". Elle venait d'être fondée sur l'emplacement d'une ville punico-romaine (Icosium) par le fils de Bologguîn ben Ziri, prince kabyle qui régnait à Kairouan (974 à 984). Un auteur andalou du XI me siècle, El-Bekri, nous dit que son port était "très fréquenté par les marins de l'Ifriqiya, de l'Espagne et des autres pays c'est-à-dire des nations chrétiennes.
On sait comment la vocation maritime d'El-Djezaïr s'orienta nettement vers la piraterie, avec la venue des réfugiés musulmans d'Espagne et surtout la prise de possession de la ville par les corsaires turcs qui la mirent, à partir de 1516, sous la dépendance politique de Constantinople.
Sous la domination turque, le pays algérien prit le nom de "Régence d'Alger", en arabe: Oualiyat el-Djezaïr, et quand le pouvoir des deys se fût affermi de "Royaume d'Alger", en arabe: Mamelakat el-Djezaïr.
Mais pour les Chrétiens, d'une manière générale, Alger était située en Barbarie, mot venu du latin de basse époque désignant les pays africains, sans doute depuis le Moyen Age. On distinguait les Echelles du Levant et les Echelles de Barbarie. Le roi Charles IX établit un consul de la nation française à Alger en 1564; mais trois ans auparavant des négociants marseillais s'étaient installés sur les côtes algériennes, dans la région de La Calle, et y avaient fondé le Bastion de France, en Barbarie. Barbarie donna naissance à son tour au vocable barbaresque, à la fois nom et adjectif. En 1585, se constitua la Ligue des ports de Provence contre les Barbaresques; quant aux corsaires barbaresques l'expression eut cours en France jusqu'à la fin de la course en mer, entre 1820 et 1830. Barbarie eut aussi la vie dure pour désigner les Etats d'Alger, de Tunis et de Tripoli, où l'on était "esclave en Barbarie". Le Père Dan intitula son ouvrage: Histoire de la Barbarie et de ses corsaires (1637, 2"'e éd. 1649), qui décrit les Régences d'Alger et de Tunis sous les Turcs.
En même temps qu'ils faisaient d'Alger la capitale politique et militaire du pays algérien, les Turcs donnèrent à celui-ci une organisation qui engloba peu à peu, tant bien que mal, plutôt mal que bien, les futurs départements français d'Alger, de Constantine et d'Oran. Cette organisation s'appuyait, d'après L. Rinn, sur quatre territoires politiques et administratifs:
1° Dar Es-Soltâne ou domaine de la couronne sous la dépendance directe du dey d'Alger et comprenant les villes d'Alger, Blida, Koléa. Cherchell et Dellys et des districts et cantons appelés El-Watan, sous les ordres de caïds turcs;
2° Beylik el-Titteri (beylik signifie "territoire gouverné par un bey") chef-lieu Médéa, comprenant un certain nombre de districts et de tribus;
3° Beylik Ouarane, chef-lieu Oran, comprenant des groupes de tribus sous le commandement de trois chefs: l'agha des Douaïr, l'agha des Zméla et le khalifa Ech-Chenoy;
4° Beylik Qsantina, chef-lieu Constantine comprenant surtout des territoires autour de cette ville, le reste de la province étant sous la dépendance de puissants chefs arabes ou berbères.
Ces provinces étaient habitées par des tribus, fractions et groupes ethniques parmi lesquels on distinguait les rayat ou sujets et les ahl el-makhzen ou gens du gouvernement "guerriers, apanagistes ou fermiers" et d'autre part, les alliés et vassaux des Turcs et les indépendants dont les territoires constitués en fiefs plus ou moins héréditaires échappaient au contrôle des Turcs.
En même temps qu'ils poursuivaient leur effort d'organisation et d'emprise fiscale, les Turcs essayaient de fixer les limites de leurs possessions territoriales à l'Est et à l'Ouest tout comme un paysan anatolien se précautionne contre les empiètements du voisin.
Du côté du Maroc, ce n'était pas chose facile car ce pays était habité par des populations guerrières et agressives, notamment dans les parages de la Moulouya d'où partaient les incursions en territoire algérien. Au cours du XVIIme siècle les sultans alaouides repoussèrent les Turcs jusqu'à la Tafna. Ceux ci, par la suite, reprirent une partie du terrain perdu, et la frontière devint à peu près celle que franchit Abdelkader pour se réfugier en territoire marocain après la prise de sa smala en 1843. Des incidents graves surgirent alors qui mirent au premier plan la question de la frontière algéro-marocaine. C'est pourquoi la bataille d'Isly fut suivie du traité de Tanger (1844) dont l'art. 5 énonçait que "la délimitation des frontières entre l'Algérie et le Maroc ferait l'objet d'une convention spéciale négociée et conclue sur les lieux".
La dite convention spéciale, signée à Lalla-Marnia le 18 mars 1845, détermina le tracé de la frontière là où il était possible et nécessaire de le faire.
La frontière partait de la mer, à l'embouchure de l'Oued Adjeroud (Oued Kis) dont elle suivait le cours jusqu'à Ras El Aïoun et de là se dirigeait en suivant la crête. des montagnes ou longeant les plaines jusqu'au col de Téniet El-Sassi. Dans la région comprise entre ce col et l'oasis de Figuig, la convention n'établit aucune limite territoriale, mais répartit les tribus et les ksours entre le Maroc et la France. Quant à la région saharienne située au Sud des Ksours, toute délimitation y apparaît superflue, dit le traité, vu que c'est le désert "inhabitable et sans eau"
Depuis ce traité, les choses sont restées à peu près en l'état dans le Sud Oranais, bien que la question d'un tracé définitif ait été examinée à plusieurs reprises, et encore en février 1950, par les représentants de l'Algérie et du Maroc.
Du côté de Tunis, il fut moins difficile d'arriver à un accord, car on était entre Turcs d'origine ou "de profession". Mais si les Turcs d'Alger et ceux de Tunis étaient parents leurs bourses ne l'étaient pas. Il fallut décider jusqu'à quelle tribu ou fraction de tribu la fiscalité respective pouvait s'exercer.
On en discute donc, et c'est le traité algéro-tunisien de 1614 qui délimite une frontière commune depuis le cap Roux jusqu'à l'oued Sarrath, dans !e pays des Fréchiches. Un nouveau traité passé en 1623 confirme les limites fixées trois lustres auparavant, mais ne dépasse pas le territoire des Fréchiches. La région des steppes entre Thala, Tébessa et Tozeur est une sorte de no man's land, où les tribus échappent à l'impôt de part et d'autre. Le souverain de Tunis, Hammouda bey (1786-1814), profite d'une certaine carence d'Alger pour porter son autorité plus à l'Ouest, malgré le traité de 1628 bien oublié depuis deux siècles. Rentre ainsi en territoire tunisien une zone fiscale qui s'étend de Kalaat es-Senane jusqu'à Nefta.
Ch. Monchicourt, dans une étude sur la frontière dont il s'agit (Revue Africaine. 1938, p. 31 et s.) nous dit que la paix conclue en 1821 entre le bey de Tunis et le dey d'Alger, sous les auspices du sultan de Constantinople, clôt la période des hostilités et consacre la situation de fait "que la France trouve et adopte lorsqu'elle conquiert Alger en 1830 et Constantine en 1837".
En réalité, il fallut la création de plusieurs. commissions mixtes, dont les travaux s'échelonnèrent de 1881 à 1902, pour régler définitivement la délimitation de la frontière algéro-tunisienne.
En ce qui concerne les limites de leur domination dans les régions méridionales, les Turcs avaient contre eux tout l'inconnu de ces régions dont les populations leur étaient plus ou moins hostiles. Ils firent des raids militaires dans quelques cités sahariennes pour les razzier. C'est ainsi que Laghouat et Touggourt reçurent la visite onéreuse des colonnes turques. Sur la carte du Royaume d'Alger en 1830 publiée par L. Rinn, les régions présahariennes sont le domaine de tribus indépendantes ou alliées. La conquête de l'Algérie par les Français devait nécessairement entraîner celle du Sahara pour assurer la sécurité de la colonisation des régions septentrionales, que les populations turbulentes et fanatiques du Sud pouvaient à tout moment compromettre. C'est pourquoi fut entreprise la conquête du Sahara. Elle fut lente et progressive et s'étendit de 1849 à 1902, date à laquelle la période de pénétration fit place à la période de pacification.
La loi du 24 décembre 1902 fixe les limites de l'Algérie du Nord et des Territoires du Sud dont elle détermine aussi l'organisation administrative. Les Territoires du Sud qui s'étendent sur la plus grande partie du Sahara français forment les quatre territoires d'Aïn-Sefra, de Ghardaia, de Touggourt et des Oasis.
Cependant, en conséquence du Statut de l'Algérie du 24 septembre 1947; les Territoires du Sud sont supprimés et doivent être intégrés, en tout ou en partie, dans les départements existants ou à créer.

Dernière en date des appellations successives du pays. Algérie en s'imposant a refoulé dans le domaine de l'érudition, celles qui l'avaient précédée dans le temps et dans l'espace.
Les mots Libye, Numidie, Maurétanie. Maghrib el-Aousit, El-Djezaïr, Barbarie, Régence et Royaume d'Alger, etc., ont eu des fortunes diverses.
Libye désigne aujourd'hui la Tripolitaine et la Cyrénaïque réunies. Numidie a disparu. Maurétanie (Mauritanie) désigne une province de l'A.O.F. située au Nord du Sénégal. Régence et Royaume d'Alger ont disparu dans l'usage courant, de même que Barbarie qui ne semble avoir survécu que dans le nom vulgaire du Cactus raquette ou Opuntia vulgaris (Figuier de Barbarie).
Maghrib el-Aousit et El-Djezaïr sont encore employés en langue arabe, mais El-Djezaïr par une évolution linguistique dont les navigateurs chrétiens sont responsables devait se cristalliser sous une vocalisation et une graphie nouvelles: Alger, transcription qui figure déjà sur la carte Catalane dite de Charles V (1375), d'après R. Lespès (L'origine du nom français d'Alger traduisant El-Djezaïr, dans "Revue Africaine", 1926).
Le génie français a tiré de ce mot l'appellation géographique Algérie dont la fortune a suivi l'organisation du pays algérien ainsi que la pénétration de la France au Sahara. Cette appellation s'est étendue progressivement vers le Sud.

Arthur PELLEGRIN,
Membre correspondant de l'Académie des Sciences Coloniales.

DOCUMENTS  ALGÉRIENS
Service d'information da Cabinet du Gouverneur Général de l'Algérie

SERIE CULTURELLE N' 74 - 30 NOVEMBRE 1954

 

 

 

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